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CMAJ • June 10, 2003; 168 (12)
© 2003 Canadian Medical Association or its licensors


Éditorial
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Censurer la science

Même avant le 11 septembre et la psychose de la maladie du charbon qui a suivi, les rédacteurs de journaux de microbiologie et de génomique étaient conscients que certaines des communications publiées pourraient servir à des terroristes. Par exemple, les rédacteurs du Journal of Virology ont tenu compte des risques posés par le bioterrorisme avant de publier une étude démontrant que les techniques de génétique recombinante permettent de transformer un virus bénin de souris en virus mortel1. Les rédacteurs de Nature Medicine ont eux aussi hésité avant de publier une étude décrivant comment utiliser les techniques de génétique recombinante pour altérer le virus grippal humain H5N1, le transformant ainsi en un virus beaucoup plus virulent, dans des expériences sur des animaux, que le virus d'origine2.

Dans l'ensemble, les rédacteurs de journaux sont profondément convaincus du principe selon lequel il faut diffuser le plus possible les résultats de recherches car la reproductibilité des résultats constitue l'un des piliers de la science. C'est pourquoi, pour publier dans Nature Medicine, «les auteurs (...) doivent rendre faciles d'accès pour les chercheurs universitaires le matériel et les méthodes utilisés» et il faut consigner les séquences génétiques dans des bases de données accessibles3. Or, depuis le 11 septembre, on craignent de plus en plus que la sécurité publique ne vienne entraver l'intérêt public de la libre recherche scientifique4.

Le 9 janvier 2003, la National Academy of Sciences et le Center for Strategic and International Studies des États-Unis ont coparrainé une assemblée de rédacteurs et de spécialistes en sécurité pour discuter de la censure de la science. À la suite de cette réunion, un «groupe de rédacteurs de journaux et d'auteurs» (32 participants, dont 16 rédacteurs) a conclu «qu'il y a de l'information qui (...) risque suffisamment d'être utilisée par des terroristes qu'il faut éviter de la publier»5 et a formulé quatre énoncés directeurs5,6.

Ces énoncés recommandent que les journaux établissent des procédures rédactionnelles qui les aideront à déterminer les manuscrits qui «soulèvent des préoccupations légitimes sur le plan des abus éventuels». Beatrice Renaud, rédactrice de Nature Medicine, et Samuel Kaplan, président du Comité des publications de l'American Society for Microbiology, ont produit récemment des comptes rendus de modifications apportées récemment à la façon de procéder à leur journal7. On demande aux auteurs, aux pairs critiques et aux rédacteurs de signaler les communications portant sur toute substance incluse dans la liste des agents de bioterrorisme des Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis8. Depuis la réunion du 9 janvier, l'American Society for Microbiology a repéré 600 communications dont deux seulement ont été considérées comme un risque possible sérieux. En fin de compte, les deux communications ont quand même été publiées.

Comment exactement peut-on peser les avantages et les risques que présente la publication d'une communication scientifique? Comme le reconnaissent les auteurs de l'énoncé, l'information qui peut être dangereuse est «impossible pour l'instant à saisir (...) par des listes ou des définitions»5. Les effets à long terme et indirects que la suppression de l'information peut avoir sur l'évolution des sciences et de la technologie sont tout aussi impossibles à mesurer : l'histoire de la science regorge d'exemples de découvertes attribuables au hasard et d'applications imprévues. On risque aussi de rendre les milieux de la recherche «frileux», ce qui pourrait se répercuter sur notre capacité de lutter contre le bioterrorisme. Il faut aussi nous demander si nous souhaitons que nos gouvernements orientent les programmes de recherche encore plus qu'ils ne le font maintenant. Les responsabilités sociales des milieux scientifiques et des gouvernements librement élus sont interdépendantes et les tensions qui règnent entre ces deux groupes comme gardiens de l'intérêt commun sont complexes. Heureusement, même s'il est beaucoup question d'une «nouvelle norme» imposée par les événements terribles du 11 septembre, les discussions en cours sur la censure de la science se reportent toujours au rapport Corson9 dont les auteurs ont conclu, pendant l'administration Reagan, que «l'on pourrait instaurer une plus grande sécurité par la recherche libre du savoir scientifique qu'en essayant de limiter la libre circulation des renseignements scientifiques10».

Il est clair que n'importe quel groupe terroriste ou gouvernement hostile bien financé pourrait recruter des scientifiques compétents et fournir l'équipement nécessaire pour transformer un savoir scientifique «innocent» en arme de bioterrorisme. L'évaluation exacte du ratio risque–avantage que présentent de nouvelles découvertes scientifiques exige une préscience que nul d'entre nous ne possède. Ainsi, la plus grande utilité des quatre énoncés consiste peut-être à démontrer au Bureau de la sécurité intérieure des États-Unis que l'on fait «quelque chose». Nul ne devrait toutefois tenter d'apaiser le public en lui faisant croire qu'il est possible d'empêcher totalement le savoir scientifique de tomber entre des mains dangereuses. — JAMC

References

  1. Jackson RJ, Ramsay AJ, Christensen CD, Beaton S, Hall DF, Ramshaw IA. Expression of mouse interleukin-4 by a recombinant ectromelia virus suppresses cytolytic lymphocyte responses and overcomes genetic resistance to mousepox. J Virol 2001;75(3):1205-10.[Abstract/Free Full Text]
  2. Seo SH, Hoffmann E, Webster RG. Lethal H5N1 influenza viruses escape host anti-viral cytokine responses. Nat Med 2002;8(9):950-4. [Medline]
  3. Au sujet de Nature Medicine. Disponible à l'adresse : www.nature.com/nm/info/guide_authors/#ed_policies (consulté le 10 mai 2003).
  4. Harmon A. Journals to consider US security in publishing. New York Times 2003; 16 février.
  5. Groupe de rédacteurs de journaux et d'auteurs. Déclaration sur la publication scientifique et la sécurité. Science 2003;299:1149.[Abstract]
  6. Cozzarelli NR. PNAS policy on publication of sensitive material in the life sciences [éditorial]. Proc Natl Acad Sci USA 2003;100(4):1463.[Free Full Text]
  7. Security concerns and proposals for restrictions on scientific publication [atelier]. 46e Assemblée annuelle du Conseil des rédacteurs scientifiques, Pittsburgh (PA), 3 au 6 mai 2003.
  8. Public health emergency preparedness & response. Agents, diseases, and threats. Centers for Disease Control and Prevention. Disponible à l'adresse : www.bt.cdc.gov/agent/ (consulté le 10 mai 2003).
  9. Corson DE (président). Scientific communication and national security. Washington : National Academy Press; 1982.
  10. Atlas R. Preserving scientific integrity and safeguarding our citizens: challenges for scientific publishers in the age of bioterrorism [conférence]. Atelier sur l'ouverture scientifique et la sécurité nationale, Washington; 9 janvier 2003.




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